Évasion colorée chez les maharajas
L’Inde draine des essaims de voyageurs suisses attirés par la culture,
la photogénie–voire la gastronomie–du pays le plus peuplé de la planète.
Sans oublier cette «spiritualité» qui n’est parfois qu’une utopie mystique. On revient rarement indemne d’un séjour aussi fascinant. Cette fois, c’est au Rajasthan, au nord-ouest du pays, que le voyage nous emmène: un état aride et flamboyant, berceau des maharajas, où les palais surgissent du désert comme des mirages.
«Une fois que vous aurez senti la poussière de l’Inde, vous ne vous en libèrerez jamais.» C’est Rumer Godden–femme de lettres anglaise, auteur de soixante romans se déroulant souvent en Inde–qui l’affirme.
Ceux qui ont déjà visité cet immense territoire il y a quelques décennies n’en croient pas leurs yeux. En sortant de l’aéroport de Dehli, ils empruntent une autoroute rutilante et fleurie sur des kilomètres. Là où se bousculaient bétail, charrettes et autres improbables moyens de transport dans un indescriptible tohu-bohu ont poussé les buildings d’une Silicon Valley hérissée de tous les totems de la mondialisation.
La capitale se serait-elle réincarnée en mégapole high-tech? Qu’on se rassure: il suffit de poursuivre l’exploration pour retrouver la grouillante Incredible India, celle qui continue de distiller son incomparable élixir de désuétude et d’exotisme! Certains voyageurs regrettent le pays d’autrefois, celui qui lentement s’effrite. À cette nostalgie, les Indiens répliquent que ce passé était souvent celui de la misère et de l’injustice, et qu’il serait coupable de vouloir maintenir leur pays comme une sorte de Babylone en conserve. Il faut avancer.
Alors, on avance. À moins d’être très intrépide, il est déconseillé de le faire au volant. On comprend vite pourquoi quand on doit slalomer entre scooters, tracteurs, camions démesurés et vaches sacrées dans un concert de klaxons stressants. Bénéficier d’un guide-chauffeur n’est pas un luxe. Sa présence rassure et fait gagner beaucoup de temps.
CHEZ LES PRINCES
Le cliché du maharaja, c’est celui d’un potentat cousu d’or, vivant autrefois dans de somptueux palais, entretenant une cohorte de favorites et pratiquant la chasse au tigre à dos d’éléphant. Une image popularisée par les gravures, le cinéma et la littérature. La plupart de leurs anciens palais sont devenus des écoles, des musées et même les sièges de gouvernements provinciaux.
Quatre villes au moins condensent l’essentiel des trésors à découvrir: Jodhpur la bleue, Jaisalmer la jaune, Jaipur la rose, et Udaipur la blanche. Au voyageur pressé, il peut être conseillé de privilégier les deux dernières.
Dans la touffeur du Rajasthan, on comprend vite la nécessité de s’hydrater. Avant toute visite–de préférence matinale ou vespérale–on sirote un lassi (yaourt à boire), un nimbu pani (limonade), un jal-jeera (boisson au cumin et au sel) ou un Rooh Afza (sirop concentré de plantes). Il y a fort à parier qu’on vous proposera aussi un afternoon tea très british, héritage de la colonisation. En Inde, le thé anglais a une histoire fascinante. Les Britanniques l’ont introduit au XIXe siècle pour développer leur propre production après la perte du monopole chinois. Ils l’ont cultivé sur place, notamment dans des régions comme Darjeeling et Assam.
Et nous voilà prêts pour explorer Jaipur, dont l’urbanisme–caractérisé par de hauts remparts encore debout–contraste avec l’aménagement chaotique des mégapoles indiennes. Ici, le plan de la cité a été agencé en damier par une sorte de baron Haussmann local. Le long des avenues s’alignent bazars et superbes façades de grès rose, comme celle du Palais des Vents, riche de ses innombrables fenêtres à fonction de moucharabiehs (pour les femmes, voir sans être vues).

Une visite au City Palace–la demeure du maharaja visionnaire qui a si bien dessiné la ville–révèle un dédale de cours intérieures, jardins et passages richement aménagés.
À Udaipur, il faut grimper jusqu’à la gigantesque forteresse pour gagner une vue gratifiante sur le site. Cet autre palais-musée contient assez de joyaux pour laisser baba le visiteur le plus blasé… jusqu’à une déraisonnable collection de mobilier et objets en pur cristal, caprice aussi kitch que scintillant.
LUXE ET INDIGENCE
L’Inde a ceci de particulier qu’elle vous expose en permanence à quelque chose et à son contraire: laideur et beauté, miasmes et parfums, violence et douceur, passé et présent, éternel et passager. Nos idées reçues véhiculent surtout l’opposition de la misère et de la richesse. Les Indiens jugent cette vision réductrice. Ils tentent de la relativiser en rappelant que les famines appartiennent au passé.
Rencontrée à Udaipur, une voyageuse américaine s’enorgueillit de son périple ferroviaire, effectué à bord du luxueux Deccan Odyssey (l’Orient-Express local): «Le train s’arrête souvent dans de petites gares où il est très intéressant d’observer la vie quotidienne. Ce matin, au petit-déjeuner, je me suis sentie mal à l’aise, car des gens amassés sur le quai nous regardaient du dehors, tandis que nous dégustions notre plantureux petit-déjeuner, servi dans de la porcelaine».
Au Rajasthan, les chemins de traverse ne cessent de ménager mille et une surprises. Celle, par exemple, de découvrir ces ancestraux bâolis, gigantesques puits en escaliers, aménagés dans les régions arides. Aujourd’hui, des barrages ont pris le relais, comme à Bisalpur, où la montée des eaux vient inonder le temple de Bisal Deoji aux sculptures déjà mutilées par les vagues successives d’invasions iconoclastes, notamment arabes.
EFFERVESCENCE
Pushkar n’est pas Calcutta. On n’y est pas confronté à des scènes dont Mère Teresa–durant plus de 40 ans–a marqué les mémoires. Ce sont surtout les…








