Quatre parcours de femmes dans une filière en pleine évolution
Monde de tradition, de précision et de patience, la filière fromagère suisse se conjugue de plus en plus au féminin. De la relève à la direction, des femmes y portent une vision engagée, moderne et solidement ancrée dans le réel. Leurs trajectoires disent beaucoup d’une branche qui évolue sans renier son identité.
Le fromage suisse parle de terroir, de transmission, de gestes précis. Il évoque un univers de rigueur et de patience, où l’on imagine encore volontiers des figures masculines aux commandes. Pourtant, la réalité évolue. Dans la filière fromagère, les femmes sont de plus en plus présentes –et surtout de plus en plus visibles.
Elles dirigent, produisent, innovent, apprennent, transmettent. Leur place ne relève plus de l’anecdote. Elle s’inscrit dans un mouvement de fond, perceptible dans les entreprises familiales, les fromageries et les filières de formation. Ce qui frappe, dans leurs parcours, ce n’est pas seulement leur présence, mais leur manière d’habiter ce métier: avec sérieux, avec engagement, et sans jamais chercher à surjouer leur légitimité.
TRANSMETTRE SANS FIGER
Au sein de l’entreprise bonCas (Bettlach/SO), Darja Moser incarne une nouvelle génération qui ne voit aucune contradiction entre héritage familial et modernité. Depuis le début de l’année, elle dirige l’entreprise avec son frère Dennis, dans le prolongement du travail entrepris par leurs parents.
Son parcours mêle commerce, marketing, culture produit et gestion d’entreprise. À 33 ans, elle porte sur le fromage un regard à la fois enraciné et contemporain. Pour elle, la qualité reste la base absolue, mais un produit de tradition doit aussi savoir dialoguer avec son époque. Cela passe par le positionnement, l’attention aux attentes des consommateurs, l’image de la marque ou encore le design des emballages.
Elle résume sa vision avec simplicité: il s’agit d’associer des valeurs éprouvées à des approches modernes.
À travers elle se dessine une évolution importante de la branche: des femmes qui ne viennent pas rompre avec l’existant, mais lui donner un nouvel élan, en reprenant des entreprises avec une lecture plus large du marché et des modes de travail.

OSER UN REGARD NEUF
Contrairement à Darja Moser, Noemi Decurtins n’a eu que des contacts sporadiques avec la filière laitière. Elle n’en est pas issue, et c’est précisément ce regard extérieur qui lui permet d’y apporter une énergie particulière. Arrivée chez Seiler Käse en 2023, elle complète sa prise de fonction par une formation de technologue du lait, avant de prendre la direction de l’entreprise en mai 2024.
À Giswil (OB), la fromagerie créée en 1928, emploie aujourd’hui 35 personnes et transforme environ 13 millions de kilogrammes de lait par an. Dans cet environnement d’envergure, elle s’est familiarisée avec les exigences techniques, humaines et stratégiques de la branche. Ce qui ressort de son approche, c’est une volonté claire de faire avancer l’entreprise sans la dénaturer.
À Giswil (OB), la fromagerie créée en 1928, emploie aujourd’hui 35 personnes et transforme environ 13 millions de kilogrammes de lait par an. Dans cet environnement d’envergure, elle s’est familiarisée avec les exigences techniques, humaines et stratégiques de la branche. Ce qui ressort de son approche, c’est une volonté claire de faire avancer l’entreprise sans la dénaturer.
Sa formule dit bien cet équilibre: il faut trouver le bon dosage entre le courage d’innover et l’efficacité de l’existant.

Chez elle, le management n’est pas une posture. C’est une question de cap, de cohérence et de confiance. Son parcours montre aussi que la filière fromagère attire aujourd’hui des profils variés, capables d’y entrer avec curiosité, d’en comprendre les codes et d’y apporter une vision neuve.
TENIR LE RYTHME
À Simplon (VS), Liliane Arnold rappelle que le fromage reste d’abord un métier de terrain. Ici, tout commence tôt, très tôt. Les journées débutent à 5h30. La matière impose son rythme, la régularité ne souffre pas l’approximation, et la qualité se construit dans la constance.
Fille d’agriculteur, elle se destinait d’abord à une autre voie dans le monde rural. Finalement, c’est auprès de son oncle, alors responsable de la fromagerie Simplon, qu’elle découvre ce métier.

Depuis août 2021, c’est elle la responsable. Avec son équipe, elle transforme chaque année entre 800 000 et 850 000 litres de lait, principalement en Raclette du Valais AOP, mais aussi en fromages de montagne, fromages à rebibes et tommes.
Ce qui marque dans son témoignage, c’est la sobriété. Pas d’effet de discours, mais une évidence: ce métier demande de la passion, de l’endurance et une connaissance intime de toute la chaîne. Lorsqu’elle dit que, si l’agriculteur et les animaux se sentent bien, alors le fromage va bien aussi, elle rappelle une vérité essentielle: la qualité commence bien avant la cave à fromages.
En 2007, lors de sa formation, elles n’étaient que deux femmes sur dix-huit apprentis. Le paysage a changé, mais son regard, lui, reste le même: ce métier appartient à celles et ceux qui s’y engagent pleinement.
NE PLUS ÊTRE L’EXCEPTION
Avec Elina Schuler, c’est la relève qui prend la parole. Apprentie technologue du lait CFC, elle a grandi dans une exploitation agricole et a choisi très tôt un métier proche du vivant. À l’heure où beaucoup de jeunes se tournent vers des voies numériques, elle a préféré une profession concrète, artisanale, collective.
Ce qu’elle aime dans ce métier, ce n’est pas seulement le produit, mais aussi l’esprit d’équipe, l’entraide dans l’entreprise, le fait de participer à quelque chose de tangible. Son regard est direct, sans détour. Et sa phrase résume à elle seule l’évolution en cours: «Nous ne voulons pas être l’exception –nous voulons être une évidence.»
Cette parole a la force de la simplicité. Elle dit une génération qui ne veut plus entrer dans certains métiers avec l’impression de devoir se justifier. Dans sa classe, elles sont sept femmes sur seize apprentis. Plus largement, la part des femmes parmi les apprentis en technologie laitière atteint aujourd’hui environ 35%. Un chiffre qui confirme une tendance réelle.

UNE ÉVIDENCE EN MARCHE
À travers ces quatre parcours, la filière fromagère suisse apparaît sous un jour plus vivant, plus ouvert, plus nuancé qu’on ne l’imagine parfois. Ce monde de tradition n’est pas figé. Il évolue avec celles et ceux qui le font vivre, au quotidien, dans les entreprises, les fromageries et les centres de formation.
L’une apporte une vision de marque, l’autre un regard neuf sur le management, la troisième rappelle l’exigence concrète du terrain, la quatrième incarne une relève qui n’a plus envie d’être considérée comme atypique. Ensemble, elles montrent que la présence des femmes dans la filière fromagère n’est ni un effet de mode, ni une parenthèse.
C’est une évolution de fond. Une évolution qui ne change pas l’âme du fromage suisse, mais qui enrichit les manières de le penser, de le produire et de le transmettre. Et c’est peut-être là l’essentiel: ces femmes ne demandent pas une place à part. Elles prennent simplement la leur –avec compétence, avec conviction, et de plus en plus, comme une évidence. IH
Pour en savoir plus: www.fromagesuisse.ch








